La Décentralisation Dramatique - Episode 4 - Une histoire de couple
- vincentgatel
- 17 avr.
- 4 min de lecture
1969 -1978 : le divorce
1969 : Annonce d'André Malraux du 14 décembre 68 de la dissociation des Centres Dramatiques des Maisons de la Culture,
1978 : Plus forte chute de fréquentation des Centres Dramatiques Nationaux amorcée en 69
C'est la période où la logique de création va prendre nettement le pas sur la logique de démocratisation.
Le choix des deux dates est significatif de cette troisième évolution du couple création/démocratisation.
La décision de Malraux va faire que les gens de théâtre ne vont plus être les porteurs de cette action culturelle telle que le ministère l'avait imaginée. C'est un premier repli sur soi.
L'arrivée d'une nouvelle génération à la tête des centres dramatiques nationaux, qui est l'oeuvre de Michel Guy, va constituer un repli encore plus significatif. Ils vont remettre en cause de façon décisive "l'illusion civique" des pionniers de la décentralisation en rejetant toute action de conquête au profit de la mise en scène comme seul moyen envisagé pour agir sur le spectateur.
Si nous avons pu déceler, dans la décennie précédente les premières frictions à l'intérieur du couple création/démocratisation, la rupture est ici radicale. Les conséquences de cette rupture sont nombreuses
La proclamation de tout ordonner autour d'impératifs liés à la création, va faire des troupes permanentes les premières victimes. On les juge obsolètes et atteintes par la sclérose et la fonctionnarisation. Aussi l'esprit de la représentation s'en trouve modifié. Ce qui prime avant tout c'est le respect des choix personnels du metteur en scène sans préoccupation immédiate de l'impact public. Si les grands textes du répertoire continuent à être explorées, il s'agit moins de servir le texte, dans le souci d'une rencontre avec le public, que de s'en servir au profit d'une esthétique personnelle. Dans le même esprit le formalisme gagne la scène française, on assiste à des spectacles reposant sur la déconstruction textuelle et corporelle, où toute linéarité est abandonnée.
La sédentarisation des Centres Dramatiques Nationaux s'accélère et les tournées se réduisent petit à petit à une peau de chagrin. "La différence (avec les pionniers) ce sont les tournées : la scénographie contemporaine évolue vite et le théâtre devient de plus en plus intransportable. La représentation s'inscrit dans un lieu et se dénature totalement si on tente de le transplanter".
La proclamation de la primauté de la création infléchit tout naturellement la relation entre le théâtre et son public. En amont, certains utilisent encore les relais traditionnels (comités d'entreprises, groupements divers) pour toucher le public et le fidéliser par l'abonnement, mais ces relais ont perdu de leur efficacité et sont plus difficiles à convaincre, préférant limiter les risques et proposer à leurs adhérents des spectacles grand public.
En revanche le travail d'animation dans les centres est relayé au magasin des accessoires, comme "pédagogisme". Jean Pierre Vincent raconte quand il est arrivé à Strasbourg en 1975, qu'il a réuni les animateurs culturels de la région, en leur expliquant qu’ils ne feront pas d'animation "nous allons vous montrer des objets, les plus purs et les plus durs possible. Si vous voulez de l'animation vous n'avez qu'à la faire, alors on pourra peut-être travailler ensemble". Ce qui finit par arriver. Mais il avoue clairement qu’ils ne pouvaient pas "mettre l'art au poste de commandement" en continuant à aller faire des débats, des présentations dans les lycées. Il précise que cela leur a coûté de rudes difficultés par rapport au public.
Il y a plus qu'une coïncidence à ce que la fréquentation des Centres dramatiques chute de façon régulière pour atteindre son niveau le plus critique en 1978, même si cette remise en cause assez radicale du rapport avec le public ne suffit pas à tout expliquer. La télévision envahit de plus en plus l'espace culturel des français. Mais quand Bernard Dort note dès 1974 "Il n'y a plus de concordance entre l'institution et le développement du secteur public du théâtre, entre la recherche de nouveaux modes d'expression du théâtre et la recherche d'un nouveau public de théâtre", il prononce clairement une sentence de divorce entre l'objectif de création et l'objectif de démocratisation.
Ce divorce va affecter durablement l'esprit de la décentralisation.
Le relâchement du lien avec le public des régions d'implantation des Centres, conséquence de la priorité redonnée à la création, va alors contribuer à mettre en place un nouveau système. Pour continuer à vivre, il conviendra d'être connu pour être reconnu. L'enjeu du système devient la recherche d'une notoriété suffisante pour se procurer les moyens matériels et financiers qui garantissent la liberté de créer. Le moteur du système est le volume de subventions reçues et le statut occupé dans les différentes institutions. Le principe repose sur la distinction et la reconnaissance par les pairs et les critiques des quotidiens parisiens. Paris reprend ainsi le pouvoir, après l’effort sans précédent entrepris à la Libération en faveur de la décentralisation. L'arrivée de la gauche ne va pas modifier fondamentalement ce système.
Photo : Jean-Pierre Vincent avec le Groupe 18 de l'École du Théâtre National de Strasbourg - (1979-1980)



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