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Le soutien public aux arts et à la culture / Épisode 1

  • vincentgatel
  • 5 nov. 2019
  • 4 min de lecture

L'approche des économistes du 18ème siècle à nos jours


Les politiques publiques de la culture amorcent, accompagnent, établissent et soutiennent des entreprises artistiques et culturelles.

Qu’est ce qui justifie alors l'existence des financements publics des arts et de la culture en général, et des arts du spectacle vivant en particulier ?

Je tenterais d’apporter des réponses en parcourant l’histoire de la pensée économique du 18éme siècle à nos jours.

Les auteurs se partagent entre la nécessité du soutien public et la méfiance envers celui-ci.


Épisode 1 : Ombres et Lumières


L'attention portée à l'art et à la culture remonte loin dans l'histoire de la pensée économique.

Au 17ème siècle, ces activités avaient la réputation d'être soit des extravagances inutiles de l'aristocratie et de l’église, soit de dangereuses distractions pour le peuple.

L'identification des beaux-arts aux vices luxueux plutôt qu'aux vertus attribuées aux entrepreneurs, les considérait comme un gaspillage de ressources rares et leur garantissait un statut inférieur aux yeux des commentateurs des questions économiques. Quand Jean Bodin en 1606 range les citadins par ordre de mérite social, il place les artistes au dernier rang.


Il faut attendre le 18ème siècle, siècle des Lumières, pour que les économistes s’intéressent aux spécificités des activités artistiques et culturelles et rompent l'association entre art, luxe et vices.

En 1750, Turgot, homme politique et économiste français, intrigué par les différences de progrès entre les nations, émit l’hypothèse que l'explication pourrait être dans « l'origine et la croissance des arts et des sciences et les révolutions qu’ils ont subies ».

Turgot a utilisé l'histoire de la Grèce antique pour démontrer que le progrès artistique et intellectuel était au cœur du développement social.

Il a conclu de ses études historiques que le mécénat des arts était aussi essentiel à leur développement que la créativité en leur sein.


De son côté, l’écossais Adam Smith met en évidence dans son livre Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), la nature intangible et non reproductible du spectacle vivant en constatant que :

« Leur ouvrage à tous, tel que la déclamation de l'acteur, le débit de l'orateur ou les accords du musicien, s'évanouit au moment même où il est produit. »

Smith cite les artistes comme exemple des professions demandant des qualifications coûteuses à acquérir, et dont les rémunérations correspondent à ce coût. Cet effet, note-t-il, est moindre pour ceux qui par leur œuvre atteignent une situation sociale respectée comme les philosophes ou les poètes, et plus fort pour ceux dont la rareté et la beauté des talents s'accompagne d'une condamnation sociale comme les acteurs ou les chanteurs d'opéra.

S’il range les artistes dans la catégorie des travailleurs improductifs, il n’en considère pas moins la culture comme un bien public, car elle contribue essentiellement à l’éducation et suscite de puissants effets externes pouvant justifier et légitimer l’intervention publique.

Car Smith, bien que chantre du libéralisme économique, attribue au souverain le devoir tout à fait fondamental d'ériger et d’entretenir certains ouvrages publics et certaines institutions bénéfiques pour la collectivité, mais dont la rentabilité n'est pas assez immédiate pour qu'ils soient pris en charge par le secteur privé.


Le thème des arts et de la culture est à nouveau pratiquement ignoré par l'économie politique classique du 19ème siècle.

Jeremy Bentham, économiste anglais, prône, en 1825, le respect de l'efficacité du marché mise en évidence par Smith et recommande d'y intervenir le moins possible même dans les cas l'économiste écossais recommandait lui-même une intervention.

Bentham considérait avec beaucoup de méfiance les groupes réclamant une aide publique, et voyait dans les artistes un groupe particulièrement visible et efficace dans sa manière de réclamer un traitement de faveur.

Il a commencé par une accusation qui a été souvent répétée au XXe siècle, à savoir que les dépenses publiques pour les arts, en prélevant et affectant la part d’impôts nécessaire, avaient des effets négatifs sur la distribution du revenu et de la richesse.

« Dans les pays riches et prospères, il n'est pas nécessaire que le soutien public encourage les arts et les sciences de l'amusement et de la curiosité. Les particuliers leur accorderont toujours la part de récompense qui est proportionnelle au plaisir qu'ils en retirent ».


Le britannique John Stuart Mill considère, en 1848, le théâtre comme une activité totalement improductive :

« ...ce qu'un acteur gagne, c'est un simple transfert des fonds du spectateur vers les siens, ne laissant aucun article de richesse pour l'indemnisation du spectateur. Ainsi la communauté ne gagne rien collectivement par le travail de l'acteur ; et elle perd, de ses recettes, toute la part qu'il consomme, ne retenant que ce qu'il pond.

Une communauté, cependant, peut augmenter sa richesse grâce au travail improductif, au détriment d'autres communautés, comme un individu peut le faire au détriment d'autres individus. Les gains des chanteurs d'opéra italiens, des gouvernantes allemandes, des danseuses de ballet françaises, etc. sont une source de richesse, dans la mesure où ils vont, dans leurs pays respectifs, s’ils y retournent ».


Sources :

- Handbook of the Economics of Art and Culture, Volume 1, 2006

Chapitre 2 : Art and culture in the history of economic thought, par Craufurd Goodwin, Duke University, USA,

- La " main invisible " d'Adam Smith : pour en finir avec les idées reçues, Jean Dellemotte, L’économie politique, 2009/4 (No 44).


Iconographie :

- "Le verrou", Jean-Honoré Fragonard, vers 1777, Musée du Louvre.

Á suivre...




1 Comment


esprogis
Nov 06, 2019

Début d'une documentation que je pense indispensable. Bravo. Je suppose que, dans la suite du parcours historique, tu aborderas la question du spectacle vivant sous l'angle notamment des travaux de Baumol dont je suis plus familier. Amitiés

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 ( Ekout@ ), Poitiers

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