Le soutien public aux arts et à la culture / Épisode 2
- vincentgatel
- 15 nov. 2019
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 27 nov. 2019
L'approche des économistes du 18ème siècle à nos jours
Les politiques publiques de la culture amorcent, accompagnent, établissent et soutiennent des entreprises artistiques et culturelles.
Qu’est ce qui justifie alors l'existence des financements publics des arts et de la culture en général, et des arts du spectacle vivant en particulier ?
Je tenterais d’apporter des réponses en parcourant l’histoire de la pensée économique du 18éme siècle à nos jours.
Les auteurs se partagent entre la nécessité du soutien public et la méfiance envers celui-ci.
Épisode 2 : Le rejet du « laissez-faire, laissez passer »
Alors qu'au XIXe siècle, les économistes classiques comme Jeremy Bentham ou John Stuart Mill adoptaient une approche peu bienveillante à l'égard des arts et de la culture, d'autres, en particulier des poètes, romanciers et essayistes, se sont mis à combler le vide qui les entourait et ont constitué une communauté critique. Il en a résulté un fossé grandissant entre la discipline en évolution de l'économie politique, d'une part, et les sciences humaines et les arts, d'autre part.
Matthew Arnold, poète et critique anglais, posait la problématique en ces termes : Les arts et la culture n’étaient-ils pas en fait essentiels à un développement social sain et réussi ?
Le développement économique pourrait-il se poursuivre sans provoquer de conflit destructeur entre les propriétaires du capital d'un côté et le travail de l'autre ?
La réponse à la menace de l'anarchie, suggère Arnold, réside, en particulier, dans l'extension de la culture à l'ensemble de la population, qu’il définit dans son livre « Culture et Anarchie » (1869) comme « étude de la perfection », « transformant nos notions et habitudes en un flux de réflexion fraîche et libre ».
Des conditions préalables sont alors nécessaires au bon fonctionnement d'une économie de marché, ce qui devrait donner naissance à des des institutions et des actions éloignées du seul souci de l'efficacité technique, comme l’éducation artistique et culturelle généralisée.
Tout comme Arnold, John Ruskin (1819-1900), écrivain et critique d’art britannique, rejetait le laissez-faire comme principe politique.
Il a été l'un des premiers et énergiques défenseurs du soutien public à l'éducation artistique, aux édifices publics prestigieux, aux musées pour protéger les arts anciens et à un fonds national d'achat d'œuvres d'art pour répondre à la demande de nouvelles œuvres.
Arnold et Ruskin envisageaient tous deux la possibilité d'un changement par une réforme de l'éducation et une intervention plutôt modeste de l'État pour soutenir les arts.
William Morris (1834-1896), homme d’affaires, écrivain et poète anglais, avait de sérieux doutes. Il croyait que les arts ne pouvaient prospérer que dans des conditions de propriété collective des moyens de production, soit par la conversion à un État socialiste, soit par une révolution communiste.
Si l’école néoclassique qui se développe à partir des années 1870, accorde, elles aussi, peu d’attention aux arts et à la culture, certains économistes s’intéressent de près à ceux-ci.
William Jevons (1835-1882), éminent économiste anglais, considérait tous les beaux-arts comme capables d'enrichir la vie de la classe ouvrière au-delà de leurs propres attentes et donc de produire des externalités positives. Il a décrit l'expérience artistique comme une consommation addictive, dont le goût s’accroît au fil du temps et distinct en cela de celle des biens conventionnels.
Jevons a fait l’hypothèse que la négligence des masses envers les arts pourrait être le résultat d'une conspiration des classes dirigeantes qui craignaient les conséquences d'une culture libératrice.
Il a alors abandonné la politique du laissez-faire ainsi que la théorie de la souveraineté des consommateurs. Il a exhorté le gouvernement à accorder une grande priorité aux arts dans les politiques publiques
Il fut par ailleurs l'un des premiers économistes à réfléchir au rôle des musées en termes d'éducation populaire. Il condamnait ainsi les musées de son époque, dépourvus de textes pédagogiques et encore souvent organisés comme de vastes cabinets de curiosités.
Lionel Robbins (1898-1984), universitaire anglais, de son côté, était favorable au soutien public des arts. Il a expliqué que certaines œuvres d'art peuvent être considérées comme des biens publics et qu'en raison de leur caractère particulier et des avantages externes qu'elles procurent à la société, elles seront sous-produites si on les laisse entièrement au secteur privé. En corollaire, il s'est prononcé en faveur du libre accès du public aux arts pour des raisons d'équité.
Le début du 20ème siècle voit la naissance à Londres du Bloomsbury Group qui sera le creuset d’une effervescence intellectuelle sur la place des arts et de la culture dans la société. En faisaient partie, entre autres, la romancière Virginia Woolf et l’économiste John Maynard Keynes.
Les membres du groupe considéraient que les biens culturels n'étaient pas des biens de luxe, mais un des fondamentaux de toute civilisation humaine. Ils croyaient que tout le monde dans la société, de n'importe quelle classe ou position économique, pouvait et devait s'engager dans les arts ou du moins y être exposé. En fait, ils étaient persuadés que la société moderne, étant donné le progrès économique, était plus apte à affaiblir que stimuler la dynamique artistique chez les humains.
Pour eux, l'expérience esthétique est fondamentalement différente de la consommation d'un bien matériel ordinaire.
Roger Fry (1866-1934), critique, théoricien de l'art et membre du groupe, dépeint l'art comme la communication d'une "émotion esthétique" plutôt que comme une sorte de production et de consommation d'un bien ou d'un service.
Les Bloomsbury ont été fascinés par la façon dont les arts et la culture, tout au long de l'histoire, ont conditionné et aidé à interpréter la société, la politique et l'économie
Comme Keynes, ils étaient favorables à une intervention publique pour soutenir la demande artistique, mais seulement une fois que toutes les alternatives privées étaient épuisées.
De la même manière, l'éducation artistique et culturelle était justifiée par le fait qu'il s'agissait d'une formation pour la vie, au même titre que la formation professionnelle.
Par ailleurs, les Bloomsbury ont conclu, à partir de leur expérience personnelle, que la plupart des artistes n'avaient pas la formation nécessaire pour mettre sur pied ou exploiter des entreprises capables de commercialiser efficacement leurs œuvres auprès de l'ensemble complexe de demandeurs potentiels.
Aussi, ils s'impliquèrent dans des actions concrètes et initièrent des structures coopératives ou associatives (Hogarth Press, The London Artists' Association) destinées à donner un cadre stable aux artistes leur offrant des revenus plus réguliers et une garantie de leur liberté de création.
Keynes fût le premier directeur, après la 2ème guerre mondiale, du British Arts Council, organisme public non ministériel d’aide aux arts ayant ses racines dans le groupe de Bloomsbury.
Source :
- Handbook of the Economics of Art and Culture, Volume 1, 2006
Chapitre 2 : Art and culture in the history of economic thought, par Craufurd Goodwin, Duke University.
Iconographie :
- "The Chain Pier, Brighton" , Joseph Mallord William Turner, 1828, Tate Gallery, Londres.
Á suivre...
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