Le soutien public aux arts et à la culture / Épisode 3
- vincentgatel
- 27 nov. 2019
- 3 min de lecture
L'approche des économistes du 18ème siècle à nos jours
Les politiques publiques de la culture amorcent, accompagnent, établissent et soutiennent des entreprises artistiques et culturelles.
Qu’est ce qui justifie alors l'existence des financements publics des arts et de la culture en général, et des arts du spectacle vivant en particulier ?
En parcourant l’histoire de la pensée économique du 18éme siècle à nos jours, les auteurs se partagent entre la nécessité du soutien public et la méfiance envers celui-ci.
Épisode 3 : un dilemme économique
C’est la publication en 1966 de l’ouvrage de deux économistes américains, William Baumol et William Bowen, qui va constituer le véritable point de départ de la pensée économique contemporaine sur les arts et la culture. Il a pour titre : Les arts du spectacle vivant : un dilemme économique.
En 1965, la Fondation Ford s’inquiète de la situation des théâtres de Broadway : les coûts s’envolent sous la pression de la montée des cachets, le nombre de productions diminue et des théâtres sont contraints de fermer. La Fondation charge les deux économistes d’établir un diagnostic.
Ils observent que le secteur du spectacle vivant voit sa productivité croître moins vite que celle des secteurs produisant des biens manufacturés. Néanmoins, les salaires y évoluent de façon identique, ce qui entraîne l’augmentation des coûts du spectacle.
Ils illustrent ce phénomène de la fatalité des coûts par un exemple :
« Vers la fin du 18ème siècle, un artisan Suisse produisait environ 12 montres par an. Trois siècles plus tard, la même somme de travail permet d’en sortir plus de 1200.
Mais l’exécution d’une sonate de Scarlatti ne prend ni plus ni moins de temps et de personnes aujourd’hui qu’en 1684 ».
Leur analyse repose sur le principe d’une économie divisée en deux secteurs :
- un secteur moderne, progressif, qui se caractérise par des gains de productivité importants. Cela a permis, sur le long terme, d’offrir aux salariés des rémunérations croissantes et/ou une diminution du temps de travail,
- un secteur traditionnel, non progressif, auquel appartient le spectacle vivant, qui est fortement utilisateur de main-d’œuvre et la productivité des travailleurs y est stagnante. Le nombre d’heures de travail par unité produite est constant, et une diminution de ce nombre d’heures aboutit à une perte de qualité du produit ou du service rendu.
Dans les sociétés occidentales, le fonctionnement du marché du travail, la volonté de réduire les inégalités salariales et le jeu des négociations collectives entraînent à plus ou moins long terme la diffusion des hausses de salaires du secteur moderne vers le secteur traditionnel. Celui-ci voit alors ses coûts augmenter.
Trois solutions sont alors envisageables : l’augmentation des prix, la subvention, la disparition de l’activité.
L’augmentation des prix est possible que si les spectateurs sont peu sensibles au prix. Ainsi, si la fréquentation baisse, elle sera compensée par l’augmentation des tarifs.
Mais les activités du spectacle se caractérisent par une forte sensibilité du public aux prix, et se voient concurrencer par des divertissements moins coûteux comme la télévision ou le cinéma ou les plateformes de streaming aujourd’hui.
Seuls les spectacles les plus prestigieux pour lesquels la sensibilité du public aux prix est faible, peuvent continuer à vivre ou à survivre en augmentant leurs tarifs (à l’exemple du concert de Sting au Zénith d’Orléans, le 19 octobre 2019, avec des prix allant de 67,50 € à 128 €, une billetterie prise d’assaut, complet en quelques heures).
Les autres doivent soit diminuer leur qualité ou ajuster leurs formats (on parle alors de déficit artistique), soit disparaître, soit être subventionnés.
Mais, si les pouvoirs publics adoptent cette dernière solution, les subventions devront être toujours croissantes pour une qualité constante.
Les termes du dilemme sont donc les suivants : soit on opte pour la disparition, soit la puissance publique décide d’intervenir, mais elle devra accorder des subventions d’année en année plus considérables, allant jusqu’à entraver à terme la croissance de l’économie en général (une part de plus en plus importante de l’impôt allant aux arts du spectacle vivant).
Pour les deux économistes, il s’agit d’un choix politique et non d’une nécessité économique car ils ne font qu’analyser les conséquences d’une économie de marché sur l’offre de spectacles vivants.
Sources :
- L’Économie de la culture, Françoise Benhamou, La Découverte, 2017,
- Économie des politiques culturelles, Joëlle Farchy, Dominique Sagot-Duvauroux, PUF, 1994.
Iconographie :
- "Two Comedians", Edward Hopper, (1965). Huile sur toile, 73,7 x 101,6 cm. Collection particulière.
Á suivre...
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